Impressions camarguaises sur les traces de Crin Blanc

Découvrir la Camargue en hiver, sous le mistral mais sans les moustiques est un pur bonheur : plages désertes, marais inondés, oiseaux en pagaille, chemins devenus marécages, givre sous les bottes. Quand, en plus, le pays se découvre au pas, au trot et au galop, chaque cheval camarguais devient pour son cavalier du moment un nouveau Crin Blanc.

C’est un cliché mais tant pis : il y a des territoires qui se visitent, et d’autres qui se traversent. La Camargue fait partie de cette seconde catégorie.

Entre ciel immense, eau mouvante et terre salée, elle ne se dévoile jamais vraiment à pied ni depuis une voiture. Pour la comprendre, il faut prendre de la hauteur — à bonne distance du ciel et de la terre, sur le dos d’un cheval. Et, ça tombe bien. Des chevaux en Camargue, il y en a plein. Tellement que la race porte le même nom que cette terre de Far-West, basée quelque part au sud-est de la France.

Le Camargue, compagnon du sel et du vent

Petit, trapu, gris – mais en fait presque blanc – le cheval camarguais n’a rien du folklore de carte postale. Il est encore aujourd’hui, pour les manadiers et les gardians, un collègue de travail, un compagnon de route, héritier vivant d’un mode de vie ancien qui perdure tant les traditions ici se vivent au présent.
Le cheval camarguais vit encore une grande partie de l’année en semi-liberté dans les prés et les marais, il s’est adapté au vent, à l’eau, aux moustiques et autres insectes agaçants qui se plaisent à vivre dans ce delta du Rhône.

Une bouffée de liberté

Oser la Camargue à cheval reste, soyez en sûr, la meilleure façon de la découvrir. Encore faut-il faire quelques recherches avant de choisir son mas ou son centre équestre. L’été, trop souvent, on peut voir des chevaux attachés, harnachés, attendant le cavalier de passage. En promenade, ils marchent à la queue-leu-leu, tête basse, moral dans les sabots et touristes en tongs sur le dos.

Un peu partout dans le paysage, les chevaux blancs paissent en semi liberté une grande partie de l’année…
…et les taureaux noirs aussi. Les plus combatifs seront les rois des arènes pour des joutes contre l’homme mais sans mise à mort.

Préférez à ces promenades traînes-couillons, des manades qui, à l’instar du Mas Saint-Georges, offrent balades et randonnées en étoile sur plusieurs jours et ce toute l’année, même pour le réveillon de fin d’année, sous un soleil frileux et un mistral déchaîné.

Daniel Avrillon, le gérant – cavalier et fin cuisinier – du Mas Saint-Georges, épaulé par Caroline, Mélissa ou Coco, guides équestres expérimentées, nous initient à la monte camarguaise, détaillent les oiseaux qui s’envolent à notre approche, parlent de leurs chevaux comme de leurs partenaires de travail.

En toute décontraction au cœur d’une manade de taureaux

Et c’est vrai qu’ils sont pros ces petits chevaux ! Bambou, Harry, Chamane et les autres marchent prudemment pour éviter les trous d’eau.

Les hommes – et femmes – de cheval ont coutume de dire que c’est le sol qui fait le cheval. La formule – un rien énigmatique pour les profanes – prend tout son sens en Camargue. Le nez parfois au ras de l’eau, Bambou ma compagne de randonnée n’a pas soif comme je pourrais le croire. Elle semble plutôt estimer la fiabilité du terrain qu’elle connaît ou comprend bien mieux que sa cavalière. Elle évitera avec une facilité déconcertante les sols meubles, les passages impraticables, les robines, traîtres fossés remplis d’eau qui délimitent les prés.
Il est vrai que ce terrain sauvage façonne depuis des décennies le corps et l’âme de ces petits chevaux à la robe presque aussi blanche que le sel. Quant au travail des gardians, il impose lui une monte particulière, dite « à la camarguaise » avec les rênes tenus dans une seule main et presque toujours laissés longues pour que ces chevaux équilibristes se servent de leur encolure comme d’un balancier.

Au petit matin, les chevaux du Mas Saint-Georges attentifs à la préparation du casse-croûte. Photo NT

Jour après jour, au pas du cheval, on croise des manades ou paissent des taureaux fins et impressionnants à la fois, on longe des rizières, s’enfonce dans des chemins sablonneux, on patauge dans des étangs bordés de salicornes tellement salées qu’elles virent du vert au rouge. Par moments, l’eau lèche haut les jambes des chevaux et c’est un plaisir fou que de se lancer dans un galop, quitte à mouiller chaussures, chaussettes, guêtres et pantalon.

Mais, tout bien éduqué qu’il soit, un Camargue reste un Camargue. Après une cavalcade sur la plage, leur robe blanche gorgée de sel, certains ne résisteront pas à l’envie d’une bonne roulade dans le sable. Cavalier ou pas cavalier sur le dos !

On leur est néanmoins gré de grimper avec la tranquillité blasée d’un banlieusard dans le métro sur le ponton du Bac du Sauvage entre voitures et camping-car pour traverser le Petit Rhône et nous mener au Domaine du Grand Radeau. Quel plaisir aussi de voir les drailles, ces chemins hérissés de buissons épineux, laisser soudain place à une petite pinède qui débouche sur la Méditerranée.

Merci encore à eux de savoir maintenir un galop cadencé sur la plage, malgré les bourrasques d’un mistral en folie et de ne manifester aucune émotion dans un face à face impressionnant avec le troupeau de taureau de Laurent Michel gardian-manadier de son état au Mas de Layalle,.

Entre démonstration de tri de taureau et d’explications de son métier passion, on devine qu’être gardian n’est pas facile tous les jours quand des taureaux récalcitrants refusent d’être séparés du troupeau mais on comprend aussi pourquoi s’intéresser à ce biotope unique est si important.

Partir à cheval, revenir transformé

De fait la Camargue à cheval n’est pas qu’une expérience paysagère. Elle est aussi culturelle. Elle raconte les gardians, les élevages de taureaux, les traditions rurales encore bien vivantes. Le cheval est ce lien entre les touristes et les habitants pour tenter de comprendre le territoire tel qu’il est aujourd’hui — fragile, sous la double pression touristique et climatique.

Une randonnée en Camargue, ce n’est donc pas cocher une activité de plus sur un planning vacances.

À l’heure où le tourisme de masse fragilise les écosystèmes, le cheval offre une alternative respectueuse. Pas de moteur, peu de bruit, une empreinte légère sur les sols.

Bien encadrée, ce type de randonnées équestres s’inscrit dans un tourisme lent, attentif, respectueux. On observe sans déranger, on traverse sans s’imposer. Le cheval partie intégrante de la biodiversité des lieux en devient le meilleur ambassadeur.

L’héritage de Crin Blanc

Finalement c’est peut-être ça l’héritage de Crin-Blanc, ce cheval sauvage quasi-mythique, né de l’imagination du réalisateur Albert Lamorisse : permettre, à celles et ceux qui veulent être un peu plus que des touristes de passage de rencontrer cet espace de vraie liberté qu’est la Camargue.

On en revient avec moins de photos que prévu – ou des photos plus floues – mais avec une sensation persistante : celle d’avoir été, pour quelques jours, au bon endroit et à la bonne vitesse.